Dossiers Analyses Le streaming légal va-t-il tuer les salles de cinéma ?

Le streaming légal va-t-il tuer les salles de cinéma ?

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Avec le contexte de Covid-19 durant l’année 2020, l’industrie du cinéma est en lutte pour sortir ses films en salles et pour cause, elles sont fermées dans beaucoup de pays. Pourtant, les gros studios arrivent à contourner le problème grâce à ses plateformes de streaming. Forcément, cela fait donc poser une question : le streaming légal va-t-il tuer les salles de cinéma ?

Pourquoi les studios suivent le box-office ?

On dit que le cinéma est le 7ème art mais on dit aussi que c’est une industrie, et qui dit industrie dit investissement et rentabilité.

L’année 2020 aura été difficile pour la sortie des films. En effet, pour un studio, le budget d’un film se veut conséquent, aussi bien les “petits films” que les blockbusters qui atteignent souvent les 200 millions de dollars. Ce sont donc des paris audacieux de financer un film en ne sachant pas si le retour sur investissement sera au rendez-vous. Si le long-métrage est un carton, le box-office explose et c’est donc un très gros gain financier (à l’instar des films qui atteignent le milliard de recettes, comme Avengers : Endgame (2,8 millards de dollars), Avatar (2,7 millards de dollars) ou encore Jurassic World (1,7 millards de dollars).

Image avatar disney fox

Au contraire, si le public ne se rue pas dans les salles, deux cas de figures se présentent : soit le film est à peine rentabilisé de quelques millions de dollars, soit au contraire, c’est un flop commercial et le studio y laisse donc beaucoup de billets verts au passage, pouvant aller jusqu’à la faillite en cas de nombreux échecs successifs.

De ce fait, les studios font des coups de poker et il est préférable pour eux d’en sortir vainqueur et si possible avec une très grosse mise. Ainsi, l’argent gagné permet de financer d’autres productions et créer un cercle vertueux.

Les plateformes de streaming légales : un succès grandissant.

2007 marque un tournant dans le monde de consommation des spectateurs : Netflix voit le jour. Cette plateforme légale de streaming permet, pour un abonnement mensuel de quelques dollars, de disposer d’un vaste catalogue de films mais aussi de séries, de documentaires, d’émissions… avec des productions déjà existantes mais aussi des productions inédites qu’on ne peut trouver nulle part ailleurs que sur la plateforme. Le principal inconvénient est que le coup de poker est différent cette fois-ci.

Pour avoir du financement, il faut obtenir des abonnés, qui vont donc être la source de revenus réguliers, mais il faut aussi les fidéliser. C’est pourquoi les plateformes usent de productions originales qui, si elles deviennent un succès, permet d’attirer d’autres abonnés. Le revers de la médaille est qu’il faut attendre longtemps et atteindre un certain seuil d’abonnés pour être rentable. En 2008, Netflix avait un chiffre d’affaires de 2 milliards de dollars avant d’atteindre en 2019 près de 20 milliards de dollars avec 200 millions d’abonnés dans le monde (dont 7 millions en France).

logo netflix 2020

Forcément, un marché aussi juteux fait envie. La concurrence a commencé à naître avec l’arrivée de Prime Video en 2016 qui bénéficie de sa clientèle habituelle et qui a donc d’autres arguments pour devenir clients Prime. Début 2020, la plateforme disposait de 150 millions d’abonnés.

En novembre 2019, Apple se lance dans la course avec Apple TV+ qui peine à dépasser le seuil des 40 millions d’abonnés après un an.

Puis en novembre 2019, un poids lourd du cinéma est arrivé. Disney a lancé son propre service de streaming avec Disney+. Industrie déjà prospère, la firme aux grandes oreilles prend la marche avec son catalogue déjà très conséquent associé à des créations originales. Fin 2020, en à peine un an d’existence et pas encore diffusé dans le monde entier, c’était déjà plus de 86 millions d’abonnés.

logo disney +

Enfin, un autre mastodonte du 7ème art fait de même. Warner Bros lance HBO Max en mai 2020. Fort d’une longue expérience du cinéma, au même titre que The Walt Disney Company, et disposant d’un catalogue tout aussi monstrueux, la plateforme très récente dispose d’une base de 40 millions d’abonnés fin 2020.

2020 : l’année charnière pour les studios de cinéma.

Puis en 2020, tout est bousculé. Les cinémas se ferment progressivement à travers le monde avec des dates de réouvertures incertaines, des tournages suspendus… il faut donc reporter les films de quelques semaines à quelques mois voire un an pour certains. Tandis que d’autres films connaissent de nombreuses dates de sorties. Pour les studios, il faut aussi assurer un équilibre et ils se tournent vers le streaming.

Disney lance les hostilités avec la sortie de Mulan directement sur Disney+ et en salles pour les pays qui ont encore leur cinéma d’ouvert. Un pari audacieux d’en faire un Premier Access, autrement dit la possibilité de voir le film chez soi pour 30 dollars (et ce peu importe combien vous êtes devant votre écran). Coup dur pour les exploitants tant la sortie d’un Disney est signe d’un box-office en général conséquent. Pourtant, ils vont réitérer cette fois-ci avec plus lourd encore et le Pixar Soul mais sans supplément de coût. De ce fait, la maison de Mickey a aussi annoncé que l’accent sera dorénavant mis sur le streaming plus que pour les salles de cinéma. Il faut noter qu’avec l’achat de la 20th Century Fox, de nombreux films sont à caser chaque année en plus des productions Marvel, Pixar et ceux de Disney-même, donc le catalogue va se diluer entre salles et streaming.

capture mulan disney

Autre gros studio à faire de même : la Warner. Tout le monde misait sur Tenet, le film de Chris Nolan, pour attirer à nouveau les gens en salles. Malheureusement, le box-office, même si intéressant (363 millions de dollars), est bien loin des productions de Nolan en temps normal (702 millions de dollars pour Interstellar). À partir de là, la Warner annonce une autre manière de faire : pour Wonder Woman 1984 ainsi que les films de 2021, leurs films sortiraient simultanément en salles mais aussi sur HBO Max, laissant le choix aux spectateurs pour voir les longs-métrages. Là encore, les cinémas subissent l’annonce avec également des poids lourds du cinéma qui critiquent cette méthode à l’instar de Dennis Villeneuve, Zach Snyder et même Chris Nolan.

Le streaming : un pari gagnant alors ?

Si on y regarde bien, ce n’est pas vraiment le cas. Il faut obtenir énormément d’abonnés pour être gagnant et Netflix, avec sa longévité et sa popularité, n’est pas rentable (fin 2017, la société avait 22 milliards de dollars de dettes). Même si Disney et la Warner ont les reins solides, une sortie en streaming ne pourra jamais atteindre un succès au box-office en salles.

Prenons l’exemple chez Disney de Coco histoire de faire le comparatif Pixar. Lors de sa sortie en salles en 2017, le film a rapporté 807,8 millions de dollars à travers le monde tandis que plus avant en 2015 Vice-Versa en avait rapporté 858 millions de dollars. On pouvait donc s’attendre pareil avec Soul en décembre 2020. En simplifiant les calculs, 86 millions d’abonnés à 8 dollars l’abonnement mensuel, on atteignait juste en décembre un chiffre de 688 millions de dollars. On pourrait donc se dire que c’est juteux à partir du second mois. Sauf qu’il faut aussi penser aux différentes productions spécifiques à Disney+ qu’il faut produire et qui coûte aussi de l’argent. Au final, la rentabilité est loin d’être identique pour un gain d’environ 17% de nouveaux abonnés grâce à ce film. Même si cela permet d’acquérir de nouveaux abonnés, il faut viser le très long terme pour avoir de véritables gains financiers.

image soul pixar disney

Regardons maintenant le cas de la Warner avec Wonder Woman 1984 qui a eu un budget de 200 millions de dollars et qui est sorti le 25 décembre 2020 en salles et sur HBO Max. En janvier 2021, il était à 118,2 millions de dollars de recettes. Il faut aussi reconnaître que seulement 40% des salles sont ouvertes aux États-Unis. Déficitaire, on peut donc supposer que le nombre d’abonnés à HBO Max à cartonner en cette période. Déjà, la moitié des abonnés ont vu le film soit 20 millions (et on parle de comptes uniquement vu que plusieurs personnes peuvent voir le film dans une même famille en même temps). Il y aurait eu un gain de 23% d’abonnés juste pour ce film et seulement 14% continueront de s’abonner tandis que 9% vont résilier. Mais il y a également 19% d’abonnés qui étaient tentés de quitter la plateforme s’il n’y avait pas eu le film. La fidélité est donc volatile.

wonder woman 1984

On peut donc dire que ce n’est pas un véritable raz-de-marée financier. La sortie en streaming pour les films de 2020 permet de limiter les pertes financières tant l’année 2021 aurait été chargée en sorties en salles où finalement beaucoup de productions vont se cannibaliser. Il faut aussi ajouter un gros inconvénient aux sorties en streaming : le piratage. Là où une sortie en salles arrive à maintenir son arrivée illégale sur Internet avant quelques jours et même semaine pour une meilleure qualité, une sortie en streaming est piratée dans la foulée pour une disponibilité dans l’heure, en excellente qualité et en plusieurs langues. Une perte financière non négligeable là encore pour les studios.

“Tuer le cinéma” : un discours déjà entendu dans le passé.

Le discours actuel qu’on entend beaucoup de la part de spectateurs mais aussi de professionnel du secteur est que le streaming légal va tuer les salles de cinéma. Revenons en arrière.

À l’époque, les films étaient diffusés uniquement au cinéma étant donné que c’était le seul moyen de voir un court-métrage ou un long-métrage. Pourtant, avec l’arrivée de la télévision en 1925, un nouveau média permet également la diffusion de contenu. Il faut cependant attendre quelques décennies pour que le téléviseur se démocratise et envahissent les différents foyers. Cependant, les cinémas ont toujours eu du succès.

Avec le temps, d’autres supports sont apparus et non des moindres : le laserdisc et la VHS dans les années 1970 (la cassette ayant connu une fin dans les années 200), le DVD à la fin des années 1990 puis l’arrivée du Blu-Ray dans les années 2000. À chaque fois, ces supports de meilleures qualités pouvaient pousser les gens à ne pas aller en salles et à attendre quelques semaines ou mois pour en profiter chez eux. Les studios ont même produit directement des films à destination des supports uniquement sans passer par la case en salles. Cela n’a jamais marqué la fin des cinémas.

logo hbo max

Il y a aussi une opportunité offerte à certaines studios de pouvoir produire des films. Vu l’embouteillage monstrueux qu’il y a en salles, le cinéma indépendant peine parfois à trouver sa place. Avec les différents canaux de streaming qui sont toujours à la recherche de contenus, cela permet de leur donner un moyen d’être diffusé au public avec un retour sur investissement intéressant.

Le streaming légal a ses avantages mais aussi ses inconvénients pour les studios. C’est un parcours sur du très long terme alors qu’une sortie en salles rapporte un box-office immédiat (quel film en streaming pourrait se vanter d’avoir rapporté 1 à 2 milliards de dollars de recette ?), associé par la suite à une sortie sur support physique (gains supplémentaires) et également obtenir des abonnés lorsque le film sera disponible en VOD (et donc encore des gains).

Faisons également un parallèle avec la musique. De nos jours, le dématérialisé est beaucoup utilisé mais ce n’est pas pour autant la fin de l’industrie musicale qui remplit toujours autant les salles de concert. Il en est de même pour les salles de cinéma. Surtout que le cinéma continue d’innover technologiquement pour apporter quelque chose qu’on n’a pas tous chez soi : les salles sont passées du noir et blanc à la couleur bien avant que la télévision ne le fasse, il y a eu l’expérience de la 3D (même si le marché s’effondre mais Avatar aurait-il eu le même succès sans avoir à porter de lunettes ?), il y a également la 4DX (les sièges simulateurs réagissant à ce qu’il se passe pendant le film)… Si on peut avoir un bon écran et une bonne sono chez soi, il faut y mettre le prix et chaque famille ne peut pas se le permettre. De plus, une salle de cinéma est une expérience et une ambiance dont beaucoup ne veulent pas se priver.

pixar 3d

Autre argument : le streaming légal se concurrence lui-même. Là où Netflix était seul, il faut compter à présent avec Prime Video, Disney+, Apple TV+, HBO Max… et bientôt d’autres qui sont en préparation. En France, nous avons même Salto comme plateforme de streaming suite à une association de TF1, France Télévision et M6. Peu de gens iront prendre un abonnement sur chaque plateforme (le budget cumulé devenant important). C’est le même principe que les chaînes satellites où chaque famille ne s’abonne pas à tous les bouquets proposés par l’opérateur. Puis qui s’est déjà retrouvé la télécommande en main à parcourir pendant de très longues minutes le catalogue des plateformes de streaming à la recherche d’un film pour au final en regarder un qui a déjà été vu ? De ce fait, certaines productions finissent dans la pénombre vu que ce sont les algorithmes qui affichent les films en première page selon vos visionnages. Des études ont également montré que ceux qui vont en salles régulièrement sont aussi de gros consommateurs de films en VOD.

L’industrie du cinéma est en constante évolution et s’adapte aux différentes modes de consommation des spectateurs. Le streaming est en plein essor mais se veut complémentaire des salles de cinéma. C’est plutôt la télévision qui en fait les frais de plus en plus chaque année. Comme on le disait plus haut, le cinéma est bien le 7ème art mais pour les studios, c’est un gain financier et ça, le streaming légal est très loin de leur rapporter autant.

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Fabien Le Lagadec
Rédacteur en chef de Disney-Planet.Fr et rédacteur sur Disneyland-Planet, ma vie tourne entre autre autour du cinéma. Vivant à la montagne (vive les Vosges !), promenade en nature et sessions photos font parties de mes passions.